Stratégie LBO : le pari risqué de Patrick Drahi

Image d'illustration. Patrick Drahi AlticeADN
Patrick Drahi, figure emblématique des télécoms et des médias, incarne une réussite fulgurante bâtie sur l’endettement : son groupe affiche aujourd’hui un passif de 15,5 milliards d’euros, alimentant interrogations et débats dans le secteur économique.
Tl;dr
- Drahi construit Altice via LBO et dette massive.
- Changements économiques rendent la dette difficilement soutenable.
- Restructuration d’Altice, vente d’actifs, avenir incertain.
Le mécanisme Drahi : le LBO à l’extrême
Au cœur de l’empire bâti par Patrick Drahi, la technique du LBO (Leverage Buy-Out) s’est imposée comme une véritable marque de fabrique. Ce procédé, racheter une entreprise essentiellement à crédit puis rembourser grâce aux bénéfices générés est monnaie courante dans le monde des affaires, même si sa pratique répétée, sans filet de sécurité, peut sembler risquée. C’est comparable à acheter un appartement à crédit et compter sur les loyers pour rembourser. Mais tenter ça sur cinq biens en simultané, sans avoir soldé le premier, c’est… discutable. Cette mécanique sous-tend chaque mouvement de Drahi : rachat après rachat, la dette s’accumule mais les bénéfices escomptés servent à rassurer banquiers et investisseurs.
Le LBO est une arme classique des grands capitaines d’industrie européens.Par exemple Xavier Niel a souvent utilisé de la dette pour financer des acquisitions (Italie, Pologne…), mais de façon beaucoup plus contrôlée que Drahi. Iliad a gardé une structure financière relativement saine, en maintenant des cash-flows solides et en limitant l’effet boule de neige sur la dette. les indicateurs récents d’Iliad sont globalement solides, chiffre d’affaires en hausse, EBITDA important, levier modéré, trésorerie confortable. Certains articles évoquent quand même une dette nette d’environ 20,9 milliards d’euros pour Iliad Holding à fin 2024.
SFR : un pari audacieux, des doutes persistants
La prise de contrôle de SFR par Altice illustre parfaitement cette stratégie. En 2014, pour coiffer au poteau Bouygues, Drahi débourse près de 17 milliards d’euros – mais n’injecte réellement qu’une faible part en fonds propres. Le reste ? Un emprunt colossal, rendu possible grâce à un contexte où les taux d’intérêt sont historiquement bas et où l’appétit des investisseurs pour le « high yield » atteint son apogée. Un enthousiasme partagé aussi bien à Paris qu’à Wall Street : jamais autant d’argent n’a afflué pour financer un tel rachat européen.
Ce modèle suscite toutefois de vives réserves. Dès le départ, des experts s’inquiètent de sa viabilité, soulignant la fragilité d’une structure alourdie par des intérêts mensuels très élevés et tributaire d’un contexte financier favorable. S’il s’agit d’une méthode légale, son usage excessif reste risqué. Le groupe a néanmoins su réduire drastiquement ses coûts, notamment via des plans sociaux et des délocalisations : près de 5 000 postes ont ainsi été supprimés chez SFR entre 2016 et 2019.
L’inflation fait tout vaciller : crise chez Altice
Mais voilà que la conjoncture bascule. Depuis 2022, entre flambée des taux liée à la guerre en Ukraine et inflation galopante, le coût du service de la dette explose soudainement. Les revenus stagnent ou baissent ; l’étau se resserre inexorablement autour du groupe. Pour faire face, Altice engage une cession de plusieurs actifs majeurs dont son fleuron médiatique BFMTV espérant ainsi éponger une partie de ses engagements financiers.
Un expert bancaire met alors en garde contre un engrenage fatal :
- Moins d’actifs signifie moins de revenus pour rembourser.
- Déséquilibre croissant qui pousse à vendre toujours plus.
- Jusqu’à risquer la disparition pure et simple du groupe.
Dernière chance ou crépuscule ?
Les créanciers prennent finalement part au sauvetage en allégeant la dette principale, désormais ramenée à 15,5 milliards contre une prise de contrôle sur 45 % des actifs français du groupe. Cette manœuvre évoque le syndrome « Too big to fall », ces entreprises si endettées que leur chute ferait vaciller tout un secteur économique.
La vente éventuelle de SFR se profile comme issue possible : déjà courtisé par les trois autres opérateurs majeurs pour environ 17 milliards (offre refusée ce jour), il symbolise l’ultime recours pour solder les comptes. Miser sur demain n’efface jamais la dette d’aujourd’hui… Il vaut mieux s’arrêter avant qu’il ne soit trop tard.