En Chine, l’IA ne suscite pas que l’enthousiasme, et ça pèse

Image d'illustration. En Chine, l'IA divise davantage qu'attendu.ADN
Une note de Jeffrey Ding démonte l’idée d’une Chine uniformément pro-IA. Sondages fragiles, mèmes moqueurs, usages contestés, le tableau se complique.
En bref
- Le public chinois sur l’IA est moins homogène qu’annoncé
- Des sondages et mèmes compliquent le récit dominant
- Jeffrey Ding relie aussi l’IA à l’enjeu stratégique
On raconte souvent une Chine fascinée par l’IA, presque d’un bloc. Le dernier numéro de ChinAI, signé Jeffrey Ding, montre l’inverse. Et pour l’écosystème, ce n’est pas un détail: si le marché, les usages et l’acceptabilité sociale varient selon les contextes, les lectures géopolitiques trop simples ratent une partie du sujet.
Le récit d’une Chine unanimement pro-IA craque vite
Dans sa note, Jeffrey Ding revient sur des propos de Bob Work, ancien numéro deux du Department of Defense, qui décrivait des citoyens chinois très optimistes face à un futur dopé à l’IA. Il y a bien des chiffres qui vont dans ce sens. Le World Risk Poll 2019, mené dans plus de 142 pays avec plus de 3 700 entretiens en face à face en Chine, indiquait que seuls 9% des répondants chinois pensaient que des machines capables de réfléchir et décider feraient surtout du mal dans les vingt prochaines années.
Mais l’auteur met deux gros cailloux dans la chaussure. D’abord, Xinjiang et le Tibet ne figuraient pas dans l’échantillon, soit environ 5% de la population. Ensuite, la part de réponses « ne sait pas » est très élevée côté chinois, alors qu’elle est étonnamment basse aux Etats-Unis. Pour des comparaisons internationales, ce n’est pas anodin.
Quand le web chinois rebaptise l’IA en « intelligence artificiellement limitée »
Le passage le plus parlant, clairement, est ailleurs. Jeffrey Ding traduit un billet humoristique publié en janvier, titré autour du jeu de mots 人工智障, qu’il rend en anglais par Artificial Challenged Intelligence. L’idée est simple: se moquer des ratés de systèmes vendus comme intelligents.
Le texte vient du blogueur 当时我就震惊了, qui revendique plus de 30 millions d’abonnés sur Weibo. Sur WeChat, le lien avait dépassé 100 000 vues avec beaucoup d’engagement. Et l’expression circule davantage dans les médias chinois, y compris chez CCTV, qui opposait l’IA attendue à cette version beaucoup plus bancale.
Reconnaissance faciale, mèmes et soutien moins automatique qu’attendu
Autre point utile: selon une enquête comparative citée, menée par Kostka et ses collègues, le soutien à l’usage de la reconnaissance faciale par des entreprises privées atteignait 17% en Chine, contre 30% aux Etats-Unis. Pas exactement l’image d’un public chinois prêt à tout accepter.
La culture web racontée dans la note va dans le même sens. On y voit des mèmes qui tournent en ridicule la surveillance assistée par reconnaissance faciale, avec des systèmes prenant une publicité sur un bus pour un contrevenant, ou un chien pour un inconnu placé sur liste noire à l’école. Bref, de l’adhésion parfois, de la méfiance aussi, et souvent de l’ironie.
Pourquoi cette note compte aussi au-delà du débat d’opinion
Le même numéro signale enfin la publication en accès libre du premier article académique de Jeffrey Ding, coécrit avec Allan Dafoe, The Logic of Strategic Assets: From Oil to AI, dans Security Studies. Leur question est rugueuse mais centrale: comment des dirigeants doivent-ils identifier une technologie stratégique?
Ce rapprochement n’est pas gratuit. Si on lit mal ce que pensent réellement les publics, on lit souvent mal la trajectoire d’une techno. Et dans l’IA, ça finit vite en mauvais signal pour les industriels comme pour les décideurs.